La Technique Alexander et l’apprentissage sans fin de la liberté dans la maternité.

Récit d’une expérience

Enseignant la Technique Alexander depuis plusieurs années, j’ai eu la joie, à 38 ans, de mettre au monde un enfant. Je souhaitais simplement partager ici une expérience, celle de l’apport extraordinaire qu’a représenté pour moi la pratique de la Technique Alexander tout au long de ma grossesse, de la naissance de notre fils, et, au-delà, dans l’apprentissage quotidien du passionnant métier de mère. Je ne prétends donc pas amener une quelconque « vérité » sur ce sujet, mais simplement lui donner un éclairage personnel - un exemple concret d’application de la Technique. Car je crois que, dans ce domaine si intime de l’enfantement, chacun fait ses propres expériences et découvre ses propres repères.

La Technique Alexander, qui nous propose d’apprendre à retrouver un meilleur usage de nous-même, une meilleure coordination psychophysique dans toutes les activités de la vie (que ce soit marcher, jouer du violon, danser, chanter, écrire, utiliser un ordinateur, parler, manger, …), se base sur trois grands principes. Les voici, très sommairement énoncés:

  • se donner le temps de choisir comment réagir à un stimulus et, éventuellement, se donner le temps de dire non à la réponse habituelle et néfaste, pour laisser faire le bon mécanisme (comme dit Alexander : arrêtons de faire ce qui est faux, et le juste se fera de lui-même)
  • dans la manière de réagir (et donc d’agir), apprendre que la relation dynamique entre la tête, le cou et le dos, est d’importance primordiale pour notre coordination globale (‘perdre la tête’ nous fait perdre les moyens !)
  • privilégier les moyens et non la fin, réaliser que la pensée, l’intention, bien conduites, suffisent, mais sont nécessaires, pour guider nos mouvements en toute liberté

Ces grands principes, qui continuent à être pour moi tous les jours source de découvertes, ont eu de formidables retentissements au cours de cette expérience de la maternité.

Faire confiance, éloigner la peur, laisser faire sans trop intervenir –« le juste se fait de lui-même »-, prendre le temps, prendre tout à la fois ses responsabilités et sa liberté, furent quelques-uns de mes guides constants.

 

Porter un enfant en soi

Porter la vie en moi me donna une magnifique occasion de penser doublement à mon usage, à ma coordination : pour moi et pour l’enfant que je portais. Cette double responsabilité, envers moi-même et envers l’enfant, a, je crois, grandement contribué au fait que je n’ai pas souffert des désagréments souvent cités – parfois même comme étant quelque chose d’inévitable lorsqu’on est enceinte (jambes lourdes, problèmes de digestion, de circulation, de respiration, maux de dos, etc.).

Avec ce poids nouveau qui s’installe – et qui grandit progressivement, ce qui nous laisser le temps de nous adapter- l’équilibre se transforme petit à petit. Le centre de gravité se déplace vers l’avant, l’organisation de l’équilibre global du corps va s’adapter tout naturellement, si on laisse faire un petit mouvement de recul à partir des chevilles en pensant aux points d’appuis constitués par les talons (et donc, bien sûr, si on évite de compenser ce poids en avant par un recul en arrière dans le haut du dos, une avancée du cou, une cambrure lombaire, etc.).

Ainsi, on porte le bébé « en » soi et pas « devant » soi. Le bébé a la chance, alors, de reposer dans un petit hamac très confortable – hamac suspendu, indirectement, à notre tête.

En prenant ainsi conscience de l’importance de ‘rester dans son dos’, de conserver de bons appuis au sol tout en permettant au dos de garder toute sa longueur et toute sa largeur, en évitant de serrer les épaules, on maintient de l’espace, pour le bébé, et pour soi – ce qui, sûrement, contribue à limiter les problèmes de digestion et de respiration notamment.

Cette idée de bien porter le bébé, c’est-à-dire de lui donner un bon support – après tout quoi de plus rassurant pour un petit être ? - en même temps qu’on lui préserve son espace, est donc déjà bien présente avant que l’enfant ne soit né.

 

Ainsi, on n’est pas accablé par le poids du bébé, et marcher, monter et descendre les escaliers par exemple reste un plaisir ; on ne met pas de pression inutile dans les jambes, et on reste en forme !

En outre, la Technique Alexander, en nous rappelant que l’on peut prendre le temps, que l’on peut choisir de ne pas se précipiter à tout moment vers un but, nous aide à entretenir un équilibre aussi bien mental que physique. Dans cette période de plus grande fragilité émotionnelle, elle nous donne tous les outils pour rester – ou devenir encore davantage- calme et détendue. Cet espace, on le crée donc aussi bien physiquement, pour ce bébé qui grandit en nous, que mentalement, en se préparant à l’accueillir. Ce dont le bébé ne manquera pas de profiter !

 

Laisser l’enfant venir au monde

En ce qui concerne l’accouchement, dans mon expérience, l’essentiel est de laisser faire, de ne pas trop intervenir dans ce processus tellement naturel et qui fait ses preuves depuis suffisamment longtemps… Laisser les contractions agir, pour permettre au bassin de s’ouvrir quand il faut et où il faut, et laisser ainsi le passage pour l’enfant.

Dans ce processus, la peur, bien sûr, est notre principal ennemi. C’est la peur, engendrée par la douleur, qui nous empêche de laisser agir les contractions. Ce qui crée un cercle vicieux. La peur nous crispe et nous fait souffrir davantage, ce qui augmente la peur (sans compter que cela bloque, alors, la libération des hormones endorphines qui agissent comme analgésique). Il est important de prendre conscience du trajet pris par le bébé dans le bassin, au cours de sa naissance. Ainsi l’on peut comprendre à quel point il est indispensable de rester disponible pour laisser faire les petits mouvements qui vont permettre à la tête du bébé de s’introduire dans les différents détroits du bassin (y compris des petites adaptations dans les articulations sacro-iliaques et la symphyse pubienne) (1). Cela permet aussi de comprendre en quoi la position couchée sur le dos n’aide en rien le travail, et qu’au contraire il est important de continuer à bouger (notamment en s’accroupissant ou en s’asseyant sur des gros ballons), pour favoriser ces mouvements.

Se sentir aimée et encouragée par son mari, ainsi que soutenue et en totale confiance avec le gynécologue, la kiné et la sage femme sont bien sûr des atouts indispensables – du moins ils le furent pour moi. La dimension émotionnelle de ce moment est énorme, et être bien entourée fut pour moi un facteur déterminant.

Pour pouvoir, alors, faire confiance, accepter la douleur, accepter les contractions sans se crisper de peur lorsqu’on les sent arriver, mais plutôt penser à laisser aller, les laisser agir, laisser le cou libre ( et, c’est incroyable, mais ‘ça marche’ ! On pense à laisser le cou libre, et c’est tout le corps qui se détend, et la vague de contractions peut déferler sans qu’on se noie…enfin sans qu’on se noie totalement !)

Le choix, là, de ne pas se tendre, de ne pas crisper le cou et puis tout le reste du corps, peut permettre de ne pas avoir recours à une anesthésie péridurale – quand tout se passe bien- et donc de pouvoir vivre pleinement cette naissance.

 

Le travail préparatoire effectué avec une formidable kinésithérapeute, jumelé à ma pratique de la Technique Alexander, m’a aidé à pouvoir mieux diriger les poussées tout en continuant à penser à la direction opposée de la tête et à la liberté du cou – et donc du dos et du bassin- ce qui aide, aussi, à ne pas s’essouffler. Comme me disait la kiné (en écho au travail de Bernadette de Gasquet (2) chez qui elle a été formée notamment) : tu ‘démoules’ le bébé. C’est-à-dire qu’au lieu de ‘l’expulser’, je me retire pour lui permettre de venir au monde. Cela me semble essentiel.

 

Faire confiance à la mère en nous et à l’enfant qui nous guide

Le ‘travail’ de la Technique Alexander ne s’arrête pas une fois que l’enfant est né ! Tous les principes à l’œuvre dans la Technique sont des alliés précieux dans le maternage.

La confiance, d’abord : confiance en soi, confiance dans les ‘compétences du nouveau-né’ comme le dit Brazelton (3). Ne pas vouloir trop bien faire – ce qui implique la peur de mal faire… - mais plutôt laisser faire. Comme disait notre pédiatre : n’en faites pas trop, n’essayez pas de faire mieux. Et comme dirait Winnicott (4), soyons une ‘mère ordinaire normalement dévouée’ sans plus !

Et puis, se donner le temps de réagir. Notre désir de bien faire, face à ce petit homme, est un tel stimulus… Se donner du temps pour répondre, pour s’occuper de lui, c’est aussi donner du temps au bébé. Ne pas se précipiter – peut-être apprendra-t-il ainsi plus facilement la patience ? En tout cas, il ne percevra pas sans cesse une impression ‘d’urgence’ ou de ‘stress’.

Et ne pas se précipiter permet aussi d’être davantage à l’écoute. De pouvoir mieux recevoir toutes les informations que nous donne notre bébé. Il nous le dit, dans son langage si doux : ne te précipite pas, regarde-moi, on est si bien comme ça, ne t’en fait pas, n’en fait pas davantage, reste là, tranquillement, à profiter de cet instant….

Lui donner du temps, pour jouer, pour le bercer, et bien d’autres choses, être disponible, tout en apprenant aussi à se donner du temps pour soi; ainsi fait-il l’expérience de ce que chacun peut se faire du bien, et que c’est vraiment gai de jouer tout seul, à certains moments.

Egalement, profiter des erreurs : c’est grâce à elles que l’on apprend… Brazelton, pour désangoisser tous les parents je suppose, insiste fort là-dessus. Et n’est-ce pas là le point de départ de la Technique Alexander : profiter des erreurs. En prendre conscience est déjà un immense progrès, qui nous permettra ensuite de ne plus les répéter.

Notre propre coordination, se reflétera dans notre relation à l’enfant. Winnicott insiste sur l’importance du holding (maintien, façon de porter) et du handling (maniement). La façon dont nous tenons, portons, manipulons notre enfant est bien sûr liée à la façon dont nous nous ‘tenons’ nous-même, à la peur, ou l’absence de peur, de le laisser tomber – et donc, une fois encore, à la confiance. Comme lorsqu’il était porté en nous, il est important je crois, lorsqu’il est porté dans nos bras, qu’il soit d’une part bien soutenu, pour qu’ainsi il soit rassuré et que, déjà, il fasse l’apprentissage progressif, et positif, de la gravité, et d’autre part qu’on lui laisse de l’espace (qu’il ne soit pas trop ‘serré’ comme s’il risquait de tomber à chaque instant), qu’il sente que nous sommes rassurés aussi.

Notre propre coordination psychophysique, qui se reflète dans notre façon de porter le bébé, se répercutera bien sûr aussi dans les multiples gestes répétés de nombreuses fois chaque jour, avec un bébé qui, au fil des semaines, deviendra de plus en plus lourd et de plus en plus actif ! Se baisser puis se relever, pour le prendre dans les bras, pour le changer, pour lui donner son bain, pour le mettre au lit, le garder de longs moments dans les bras, l’allaiter, etc., tous ces mouvements qui pourraient devenir douloureux si nous ne sommes pas attentifs à notre propre coordination. Toute la prise de conscience effectuée pendant notre grossesse nous sera bien utile, notamment lorsque nous le portons – non plus ‘en’ nous, cette fois, mais contre nous : là aussi, veiller à ne pas verrouiller les genoux, ne pas déporter les hanches en avant ni le haut du dos en arrière, mais plutôt adapter tout notre équilibre, en laissant faire un très léger recul de tout le corps à partir des chevilles, en gardant un appui sur les talons. Laisser les épaules tranquilles et les coudes vers le bas, notamment lorsqu’on l’allaite, etc.

Et, bien sûr, dans tout ce processus, le ‘paternage’ aussi peut bénéficier de l’apport de la Technique Alexander !

Je suis sûre que, dans notre expérience, à chaque étape que nous franchirons avec notre fils, la Technique nous sera une fidèle compagne, pour apprendre à nous faire confiance et lui faire confiance, être tout à la fois ferme et rassurant. En continuant d’apprendre tous les jours un peu plus, avec lui, que la liberté va de pair avec la prise de responsabilité, et, surtout, que, si on le choisit, la vie peut être belle, drôle, tendre et légère…

 

© Claire DESTREE-NAYER
Bruxelles, janvier 2003

 

(1) Cela est bien expliqué dans le livre de Blandine CALAIS-GERMAIN, Le périnée féminin et l’accouchement, éditions Désiris, 2000.

(2) B. de GASQUET, Bien-être et maternité, Editions Implexe

(3) notamment : T.B.BRAZELTON, La naissance d’une famille, ed. Stock, 1983

(4) D.W.WINNICOTT, Le bébé et sa mère, Payot, 1992